07 88 78 60 72 info@cabinet-lionvert.fr

Le peuple Sénoi

Nov/2017 | Général

Accueil | Général | Le peuple Sénoi
Karl Jung raconte dans «La Vie Symbolique» une anecdote qui souligne le rôle éminemment pratique que l’onirisme jouait dans les sociétés de tradition primordiale.

Au cours d’un voyage au Kenya, il interrogea un sorcier au sujet des rêves.
– Je vois ce que vous voulez dire, lui répliqua son hôte, mon père avait encore des rêves.
– Vous-même n’en avez pas ? s’étonna Jung.
– C’est ainsi depuis que les Anglais sont dans le pays.
– Mais que voulez-vous dire ?
– Le District Commissioner sait quand il y aura une guerre, il peut prévoir les maladies, il sait où nous devons vivre, il ne nous permet pas de nous installer ailleurs.
Quel besoin aurions-nous de rêver ?
On comprend l’enthousiasme du jeune ethnologue Kilton Stewart quand il découvrit le peuple Sénoï.

 

Le peuple du rêve

Environ dix mille Sénoïs occupaient avant l’invasion japonaise la jungle montagneuse au centre de la péninsule malaise. Répartis en petites communautés d’une centaine de membres, ils vivaient principalement d’agriculture, et habitaient des cases familiales donnant sur une « longue maison », centre des activités.

Le psychologue et anthropologue américain Kilton Stewart, qui les étudia en 1934 et 1937, les décrivit comme un peuple idyllique ayant «résolu le problème de la violence, du crime et des conflits économiques destructeurs, ignorant la folie, les névroses et les maladies psychogènes». Selon lui, cette harmonie était atteinte grâce à l’utilisation sociale du rêve, qui renforçait l’esprit de coopération tout en permettant de développer l’individualisme et la créativité. Accepté, discuté, maîtrisé, toujours relié aux esprits, l’onirisme constituait l’élément principal de leur système de croyances et de valeurs, et accompagnait l’individu dans tous les stades de son évolution.

Le rêve éducateur

Dès qu’il savait parler l’enfant Sénoï était invité à raconter ses rêves. On ne lui disait jamais «ce n’est qu’un cauchemar» pour minimiser ses terreurs nocturnes. Au contraire celles-ci étaient analysées, interprétées comme la rencontre d’esprits désireux de le tester. Les adultes l’invitaient à transformer en envol un rêve de chute, en profitant de l’élan. Ils lui enseignaient à se retourner pour combattre s’il était poursuivi par un monstre, un animal sauvage ou un individu menaçant. Ils l’incitaient à demander leur coopération, sous forme de cadeaux, de chants, de danses, d’idées pour un dessin ou une activité, à rechercher les rêves plaisants, à les faire durer. Ils lui suggéraient son programme de la journée en fonction de ses rêves. En insistant sur leur aspect éminemment personnel, la transformation positive des cauchemars avait pour but de réduire progressivement et de façon valorisante l’égocentrisme enfantin qu’ils servent à exprimer.

Le rêve intégrateur

Arrivé à l’adolescence, un (ou une) jeune Sénoï était supposé capable de combattre ou de tourner à son avantage les menaces contenues dans ses rêves. Leur message et les interprétations qui en étaient faites par ses aînés ou par ses pairs contribuaient alors à lui faire prendre conscience de son appartenance à la société. Ses rêves de conflit avec l’autorité n’étaient ni condamnés ni dénigrés, mais imputés à des esprits qu’il devait apprivoiser afin d’obtenir des indications sur la place qui serait sienne dans la communauté : travailleur, chasseur, artiste, chamane, etc. Il devait demander leur aide, sous forme de pouvoirs, de talents, de techniques nouvelles lui permettant de remplir ses tâches au mieux et avec créativité. On cherchait dans ses rêves sexuels des informations sur sa future partenaire. Servant d’abord à réguler les pulsions enfantines, l’onirisme devenait, écrivait Stewart, «un mécanisme social formant des individus conscients et intégrant leurs frustrations dans un réseau de communication et de contrôle».

Le rêve social

Selon Stewart, les rêves jouaient un rôle encore plus actif dans la vie des adultes. Ils inspiraient les chants, les danses, les soins donnés aux malades, les innovations techniques. Chaque matin, après avoir commenté en famille les rêves des enfants, les adultes se regroupaient dans la longue maison pour raconter les leurs, dont ils tiraient des indications sur les activités du jour et des solutions aux problèmes communs. Lorsqu’un Sénoï avait un rêve négatif vis à vis d’un autre, tous deux l’interprétaient comme le désir d’un esprit de semer le trouble dans la communauté. Le rêveur s’excusait et rendait un service pour démentir l’esprit. S’il avait rêvé par contre de ne pas avoir reçu l’aide d’un congénère, celui-ci devait réparer l’offense. Les Sénoï ne voyaient pas seulement dans les rêves, comme tant d’autres sociétés pré-scientifiques, la justification d’une conception animiste, spirite ou spirituelle du monde. En s’alliant les esprits par la maîtrise du rêve, ils transformaient celui-ci en guide de vie, en agent principal de la cohésion sociale.

Les Sénois : mythe ou réalité ?

De 1961 à 1996, «L’Homme, Revue Française d’Anthropologie» ne comporte aucun article consacré au rêve. A l’opposé, les ethnologues influencés par Freud trouvèrent partout des «rêves de base» oedipiens, et oublièrent de citer les rêves de nourriture, pourtant fréquents dans des populations insuffisamment alimentées.

Kilton Stewart aurait-il péché lui aussi par excès ? La thèse qui lui valut en 1947 un doctorat de l’Université de Londres et les articles qu’il publia par la suite en Amérique auraient-ils servi à moderniser le mythe du Bon Sauvage ? Parmi ses nombreux opposants, certains se rendirent sur les lieux et trouvèrent, dirent-ils, une société «normale», avec ses fous, ses délinquants, ses conflits internes, et une conception du rêve comparable à celle de toute culture tribale.

D’autres critiques s’attaquèrent à la personnalité de Stewart, mormon en rupture de ban, aventurier et «routard» avant l’heure. Ses défenseurs rétorquent que la société sénoï fut profondément transformée par la guerre puis par la modernisation. Certes, répliquent les détracteurs, mais les Sénoïs âgés s’étonnent quand on leur parle de maîtrise du rêve, et leurs souvenirs ne permettent pas de lui accorder une place prédominante. Qui croire ?

Choisir les uns revient à accuser les autres de mensonge. Un fait reste certain : outre Atlantique, les récits de Stewart contribuèrent au renouveau de l’intérêt pour les rêves. Dans la mouvance des nouvelles philosophies visant à un réenchantement du monde, des parents et des thérapeutes utilisent les techniques (prétendues ?) Sénoïes pour aider les enfants à vaincre leurs cauchemars, avec succès dit-on.

Des groupes se sont inspirés des thèses de Stewart pour développer des techniques de partage et d’utilisation créative des rêves. La vision idyllique et idéalisée des sociétés tribales que ces mouvements cultivent souvent ne doit pas faire oublier aux sceptiques que, pour avoir le coeur net sur les perspectives ouvertes par ce retour du rêve, il convient avant tout d’en essayer les méthodes.■

 

Référence :
wikipédia
La vie symbolique de C.G. Jung

Source :
En marge

BIENVENUE

CONTACT

+(33) 7 88 78 60 72
Lire les articles précédents :
L’inconscient et la programmation

Comment l’hypnose intervient sur la créativité ?

Fermer